On
savait déjà que Michel Chartrand gueulait.
Il
faut se rappeler qu’il ricane aussi.
Le
journal Ici, du 27 novembre au 3
décembre 2003
Par
Michel Lapierre
«
Je vais me raser … il faut que je me fasse beau pour la reine ! En attendant,
tu peux leur servir une bière » dit Michel Chartrand à sa femme, le 16 octobre
1970, à cinq heures du matin. Quatre policiers sont venus l’arrêter en vertu de
la Loi des mesures de guerre. On
l’accuse d’avoir conspiré pour renverser le gouvernement du Canada et celui du
Québec… En 1971, encore une fois accusé de sédition, Chartrand disparaît et
réapparaît aussitôt devant un juge éberlué. « J’ai eu soudain envie d’uriner,
monsieur le juge, j’ai demandé la permission aux policiers, mais je n’ai pas
osé vous la demander de peur que le mot pisser
me vaille une autre citation pour outrage au tribunal. »
Voilà
Chartrand tout craché. Chez lui l’essentiel, ce ne sont ni les jurons, ni les
insultes, ni les dénonciations, mais bien la dérision. Chartrand sait qu’on ne
s’attaque efficacement à l’inhumanité du colonialisme et du capitalisme qu’en
donnant à la colère populaire la
puissance d’une satire mythique. Au lieu d’intituler son livre Michel Chartrand : la colère du juste
(1968-2003), Fernand Foisy aurait dû l’intituler Michel Chartrand : le ricanement aigu de l’anarchiste.
Malgré
tout, cette seconde partie de la savoureuse biographie révèle, encore mieux que
la première, une drôlerie révolutionnaire qui, telle une tornade, emporte sur
son passage autant les patrons et les politiciens que les intellectuels et les
syndicalistes.
Quand
Chartrand parle, on ne se souvient pas de ce qu’il a dit, mais, comme Foisy le
montre avec brio, le frisson qui traverse la salle, on ne l’oublie jamais. Le
talent d’émouvoir et de faire rire que déploie le tendre casseur, en
s’inspirant aussi bien de saint Vincent de Paul que de Fidel Castro, décourage
les intellectuels et les rend jaloux.
Chartrand,
qui, aux yeux du public, incarne à lui seul
le syndicalisme québécois, a toujours été en marge du pouvoir syndical.
On ne sait pas assez qu’en 1972, il s’est fait taper sur la gueule par un
fier-à-bras soudoyé par ses ennemis les plus coriaces, des syndicalistes
proches d’Ottawa et du patronat.
«
Je n’ai jamais joué d’autre rôle dans le mouvement syndical, nous assure ce
lettré sans pareil, que celui du coryphée des tragédies grecques. »
Chartrand
se définit comme la voix des révoltés, jamais comme celle des conformistes qui
paient une cotisation et s’attendent à recevoir davantage en retour.
Fernand
Foisy est conscient qu’on reproche au coryphée son absence de pensée et ses
redires incessantes. Mais Chartrand, signale-t-il, se décrit comme un « un
indien à face blanche » et réplique à un juge qui ne le croit pas :
«
Vous ne savez pas ce que ma mère a fait. »
Pourquoi
Michel Chartrand verserait-il dans la théorie et la nouveauté, alors que son
seul ricanement fait ressortir l’absurdité grotesque de toute domination ?
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