Extrait du journal Col blanc
Syndicat des fonctionnaires municipaux de Montréal, local 429 (SCFP) - FTQ

Numéros de février et avril 2001

RENCONTRE AVEC FERNAND FOISY,
LE FONDATEUR DU COL BLANC

Les voies d'un homme
de lettres

Louis Longpré, délégué syndical, Centre d'urgence 9-1-1 (CUM)
Responsable du Comité du journal llongpre@sfmm429.qc.ca

 

Fin conteur, ce Fernand Foisy. Converser avec lui, c’est remonter le cours de l’histoire du syndicalisme des trente dernières années à coups d’images fortes et d’éclats de rire. La légendaire grève des fonctionnaires municipaux de Montréal de 1967, la crise d’octobre 1970, les premières luttes en faveur des travailleurs accidentés jalonnent son fascinant parcours.
     Retraité depuis 1985, Fernand n’a jamais accroché ses Hush Puppies. On lui doit, entre autres, deux succès de librairie consacrés à Michel Chartrand, Les Dires d’un homme de parole et Les Voies d’un homme de parole, publiés chez Lanctôt éditeur. D’une façon indirecte, on peut lui attribuer la pérennité de l’intérêt du public pour le conjoint de Simonne Monet, et une compréhension du personnage qui va au-delà de l’image un peu caricaturale dont l’ont affublé certains mass-médias.
     Nous avons voulu le rencontrer pour revivre un vaste pan du passé du syndicalisme et supputer son avenir, mais point uniquement pour cela. C’est aussi pour se faire un cadeau : Fernand est le fondateur du Col Blanc.

Avril 1967 : la Une du premier numéro du Col Blanc

Un homme au-dessus de tout soupçon. « As-tu déjà serré la main à un moignon ? », s’enquiert Fernand lorsqu’on lui demande de nous décrire ses premiers pas comme employé à la Ville de Montréal.
     Son patron à la Division de la comptabilité du Service des finances, Armand Senécal, n’a pas de mains Ñ les roues d’un tramway les lui avaient sectionnées alors qu’il avait six ou sept ans. Il adjoint donc Fernand, à son entrée en 1953, à sa secrétaire pour lui faire taper les états financiers ; sa formation en comptabilité lui permet de les comprendre à mesure qu’il les transcrit.
     Fernand entame sa seconde carrière en 1965 à la faveur de son élection au poste de directeur syndical aux Finances. Scrutin serré: un recomptage effectué avec l’accord de tous les candidats lui donne une majorité d’une voix. En peu de temps, il se lie avec d’autres « jeunes loups », dont Jean Des Trois Maisons et Réal Bibeau, qui laisseront une marque tangible sur le SFMM.
     Leur heure viendra en 1967, à la suite d’une dure grève de cinq semaines réparties sur les mois de janvier et février. L’enjeu était d’abord et avant tout salarial, et l’imminence de la présentation de l’Expo 67 paraissait un gage de réussite. Aux yeux des membres du SFMM, le maire Drapeau ne pouvait faire autrement que de vouloir régler au plus vite, conscient de l’importance du maintien de la paix industrielle durant l’événement.
    

Une scène de la grève de 1967

 C’était sans compter Lucien Saulnier, le président du Comité exécutif de la Ville, qui est resté inébranlable tout au long de l’affrontement. Même une intervention du ministre unioniste du Travail de l’époque, Maurice Bellemare, n’a pas réussi à le faire osciller.
     Fin de conflit brutale : lors d’une assemblée générale houleuse où le président de l’époque, André Lanciault, recommande l’acceptation d’offres semblables à celles déposées au début du conflit par la Ville, on lui lance des œufs ; il doit quitter sous bonne escorte.

« Là, tu fais un journal ! ». Exsangue, le SFMM a besoin d’être « revampé » ; parmi les mesures de redressement, la publication, en avril 1967, du premier numéro d’un nouveau journal, le Col Blanc, dont on confie la direction à Fernand.
     Au programme : information et éducation des membres, bien loin du Bonsecours, une espèce de feuille d’échos publiée jusque là par le Syndicat, et dont la mission consistait à souhaiter de joyeux anniversaires et à célébrer la joie de jouer aux poches.
    

Fernand en 1967

 Si le mandat et la mission du nouveau journal sont clairs, ce n’est pas le cas de son mode de financement. « On me dit : " Là, tu fais un journal ! ". Mais j’ai pas de budget ! », rigole Fernand. La solution vient d’un membre qui possède une petite boîte de communication, Citation publicité, sise sur la rue Masson. Le marché est le suivant : il produit le journal gratuitement en échange d’espace pour ses clients annonceurs. Pendant des années, il sera possible de trouver dans le Col Blanc, entre deux dénonciations des politiques du maire Drapeau, la pub d’un garagiste ou d’une confiserie. Tout juste si on ne peut pas lire : « Cet appel à la mobilisation vous est présenté par la boucherie Machin, celle qui hache menu la concurrence ».
     Au départ, le Col Blanc ne cause pas de politique. Sa seule préoccupation : les clauses de la convention collective et les conditions de travail.
     Tout en s’occupant du journal, Fernand met au point la stratégie de communication de l’équipe réunie autour de Jean Des Trois Maisons qui brigue la succession d’André Lanciault à la présidence du Syndicat lors du scrutin de l’automne suivant. Sous le thème Deux dans un, il travaille à la publication de documents électoraux qu’il fait d’ailleurs imprimer aux Presses sociales, la petite imprimerie de Michel Chartrand située à Longueuil.
     Osons un cliché : cette rencontre sera déterminante. Nous verrons comment dans le numéro d’avril !


Suite et fin de la publication, entreprise en février, du compte-rendu d’un entretien accordé par le sagace Fernand Foisy, l’auteur de deux ouvrages biographiques consacrés à Michel Chartand, Les Dires d’un homme de parole et Les Voies d’un homme de parole, publiés chez Lanctôt éditeur.
     Compagnon de route du légendaire Michel Chartrand, d’abord à la CSN, puis au service des travailleurs accidentés, Fernand a fait ses premières armes au SFMM, qu’il a contribué à remettre sur pied après la désastreuse grève de 1967, en fondant, entre autres bons coups, le Col Blanc.
 


Le funeste débrayage de 1967 sème la dissension au sein du SFMM. Le président Lanciault parti, une lutte pour le pouvoir s’engage entre la vieille garde, incarnée par le vice-président Maurice Faucher, et une meute de « jeunes loups » décidée à réformer le Syndicat en profondeur.
     Le Col Blanc est un des théâtres d’opérations ; les deux clans s’en disputent le contrôle. Le dénouement de cette petite guerre : les élections de novembre, qui se soldent par la victoire de l’équipe dirigée par Jean Des Trois Maisons, dont Fernand a mis au point la stratégie de communication sous le thème « Deux dans un ».
     Confirmé au poste de directeur du Col Blanc, Fernand coordonne l’œuvre d’éducation des membres entreprise en avril. Mais il se lasse bien vite de se cantonner aux seuls exercices de vulgarisation de la convention collective et à la description des conditions de travail. Fils d’ouvrier ayant connu le duplessisme, il capte l’air du temps et donne dans l’activisme politique, faisant écho aux débats sur les enjeux sociaux qui agitent la société québécoise.
     Ça ne plaît pas à tout le monde. Aux yeux du président Des Trois Maisons, dont les opinions oscillent entre le centre et la droite, les opérations d’agit-prop menées dans le Col Blanc outrepassent nettement son mandat d’éducation et d’information. Son responsable devient un peu lourd à cause de son empressement trop militant. Pas question, toutefois, de lui indiquer la sortie — Fernand est d’une irréprochable loyauté.
     Jean Des Trois Maisons envoie Réal Bibeau, le vice-président, en mission auprès de Fernand : « Pourquoi tu ne vas pas au Conseil central de Montréal de la CSN ? Me semble que tu serais bien là-bas... C’est ton genre ! ».

Tu parles, si c’est son genre ! Début 1968, la CSN est plongée dans la mise au point de la plate-forme dite du « Deuxième Front », une base de revendication pour les non syndiqués et les syndiqués touchant des aspects dépassant ceux couverts par les conventions collectives : accidents du travail, assurance-chômage, familles monoparentales et soins de santé, entre autres.
     Deux faits saillants marquent le congrès de mai : l’élection de Fernand à titre de membre du Conseil central de Montréal (CCM), et le retour manqué de Michel Chartrand au syndicalisme.
     Ayant pris ses distances d’avec l’action directe depuis une dizaine d’années, Chartrand se consacre à sa petite imprimerie de Longueuil, les Presses sociales, sans toutefois trop s’éloigner du milieu syndical, d’où provient une grande partie de sa clientèle.      Désireux de mettre du mordant dans le discours de la CSN, les dirigeants du Syndicat de la construction de Montréal l’invitent à poser sa candidature au CCM. Il refuse, se fait tirer l’oreille, puis revient sur sa décision. Mais il est absent du congrès, victime, deux semaines plus tôt, d’un accident de voiture où il s’est brisé le genou.
     En octobre, au moment de l’adoption du programme du « Deuxième Front », il participe aux débats et s’impose comme le véritable leader de la région de Montréal. Bon prince, le président du CCM démissionne et lui cède la place...
     « Michel me demande, peu après, de poser ma candidature au poste de secrétaire-général du CCM. Je suis élu ! Je rencontre alors Jean Des Trois Maisons qui, va savoir pourquoi, ne voit absolument aucun problème à me libérer à plein temps... », se souvient, sourire en coin, Fernand.

Guerre et paix. La Crise d’octobre frappe de plein fouet le Québec en 1970. Aux enlèvements du ministre du Travail Pierre Laporte et du chargé d’affaires britannique James Richard Cross par le FLQ, groupuscule d’amateurs à peu près dépourvu d’organisation, Trudeau, Drapeau, Bourassa, Marchand et compagnie réagissent en pleutres.
     Ils brossent un portrait surréaliste du FLQ, dont ils font un puissant réseau de terroristes armés jusqu’aux dents, et se répandent en discours alarmistes : « Le sang coulera dans les rues ! ». Ottawa suspend les libertés fondamentales et invoque la Loi des mesures de guerre, manière d’affirmer sa domination sur l’échiquier politique.
     La police s’en donne à cœur joie : elle arrête tout ce qui semble nourrir des sympathies à l’endroit du FLQ. Elle ne fait pas de quartier, et elle appréhende journalistes, intellectuels, activistes et artistes — on raconte qu’ils ont embarqué un « suspect » après avoir découvert dans son salon un livre consacré au cubisme.
     De gros noms se retrouvent derrière les barreaux : Pierre Vallières, Pauline Julien, Charles Gagnon, Jacques Larue-Langlois et... Michel Chartrand, qui restera incarcéré pendant quatre mois sans avoir droit à un procès.
     En son absence, Fernand veille au grain. Il organise et diffuse l’information, et tente de motiver les militants assommés par les mesures de guerre, auxquelles la CSN réplique, lors de son congrès de décembre, par l’adoption d’une série de « Mesures de paix ». Au SFMM, le radicalisme de cette prise de position suscite de vilains maux de tête au président Des Trois Maisons, qui a maille à partir avec l’hostilité de certains membres qui y sont opposés.
     Fernand visite fréquemment Chartrand à Parthenais. Il le tient au courant des derniers développements et le consulte tout en tentant de le réconforter. Il en profite pour lui apporter trois dactylos qui lui serviront, de même qu’à ses codétenus, à préparer ses recours en justice... « Le comité d’accueil à l’entrée de Parthenais était formé de représentants de la police de Montréal, de la SQ, de la GRC et de l’armée, tous armés de pistolets, de mitraillettes... Enfin, de tout le matériel nécessaire à une bonne armée de sa Majesté ! », raille Fernand.

Retour au bercail. Le CCM, sous la houlette de Michel Chartrand, fait figure d’enfant terrible au sein de la CSN. De remises en question en virulents débats sur la place publique, il malmène le président de la Centrale, Marcel Pepin.
     Agacé, Pepin multiplie les tentatives pour écarter son fougueux opposant — en vain. Il se résout donc à l’isoler. Lors des élections générales tenues lors du congrès d’avril 1974, il parvient à faire battre l’ensemble des membres du CCM. La vague emporte Fernand, qui perd son poste par 25 voix.
     « Je ne sais pas si je porte malheur, mais celui qui m’a remplacé s’est tapé un burnout six mois après son élection ! », glousse Fernand. Chartrand, pour sa part, tient bon. Il conservera la présidence du CCM jusqu’en 1978.
     Fernand regagne le SFMM. « Je contacte Jean Des Trois Maisons pour l’informer de ma “ mise en disponibilité ”. Comme on est en plein conflit de travail, il m’affecte à l’équipe responsable de l’action syndicale. Je travaille à la publication de deux numéros spéciaux du Col Blanc, puis je me fais réélire au poste de conseiller syndical, que j’occupe pendant un peu plus de deux ans... ».
     Il réintègre aussi la fonction publique municipale. Comme il a réussi l’examen de technicien en personnel, il cherche à entrer au Service du personnel. Le directeur, lui, ne l’entend pas de cette oreille... “Over my dead body!”, réagit-il à l’idée de l’arrivée d’un agitateur de la trempe de Fernand dans ses quartiers. « On me trouve un trou à l’Aide sociale, où je deviens agent. Je ne suis pas trop dépaysé parce que je continue à m’occuper de la classe ouvrière et des démunis. »

Le SFMM passe au SCFP, Fernand reste à la CSN. 1978 est une année de bouleversements pour le SFMM qui opte, après de pénibles tiraillements, pour un changement d’allégeance. Malgré son attachement à la CSN, Fernand ne s’en formalise pas : « Ah, ce genre de batailles, très peu pour moi ! Je craignais surtout que le SFMM devienne indépendant. En adhérant au SCFP, on restait affiliés à une grande centrale, la FTQ ».
     À la caisse populaire de la CSN, où il est impliqué depuis quelques années, on lui offre un poste de gérant de crédit. Le président Gilles Racicot (Jean Des Trois Maisons s’est envolé vers d’autres cieux, ceux du ministère du Travail, où il agit comme conciliateur avant de passer, quelques années plus tard, à l’autre camp comme directeur du Service du personnel de la Ville) accepte de le laisser partir.
     Indécrottable franc-tireur du militantisme, il se joint à ses collègues cadres de la caisse pop pour fonder un syndicat CSN — oui, oui, un syndicat de cadres !
     La situation de Fernand est, pour dire le moins, complexe : comme membre du SFMM, il paie des cotisations au SCFP ; il en verse également à la CSN ; et il négocie avec un employeur faisant partie du réseau des caisses Desjardins les conditions de travail de « patrons ».
     En 1985, Fernand songe à la retraite. Il quitte la caisse pop et retourne pendant trois mois à l’Aide sociale. Au moment de compléter les papiers officialisant son départ, la Ville lui propose de devenir cadre. C’est Michel Brousseau — alors un des adjoints au directeur du Service du personnel —qui lui chante la pomme : « Tu connais beaucoup de dossiers, tu sais comment faire bouger les choses. Tu pourrais être très utile à la Ville... ». Seule condition : la signature d’un contrat de cinq ans, au terme duquel ses prestations de retraite auraient augmenté de 10 000 $ par année.
     Fernand refuse. D’abord, par conviction. Ensuite, par besoin d’équilibre personnel. Après 32 ans de services, il en a « plein son casque », et désire se concentrer sur sa vie familiale, en partie sacrifiée sur l’autel de son parcours de combattant. Ce retour aux sources est d’autant plus essentiel que sa conjointe souffre d’un cancer.

Tu peux sortir le gars du militantisme, mais pas le militantisme du gars... Incapable de rester inactif, Fernand décide de s’engager, avec sa compagne, au sein de la Fondation pour les travailleuses et travailleurs accidentés (FATA), organisme fondé en 1983 par Michel Chartrand, avec qui il a continué d’entretenir une solide amitié.
     Comme secrétaire-trésorier, Fernand veille au financement de la FATA. Mission difficile : la Fondation ne bénéficie d’aucune subvention, et doit sa survie aux dons de syndicats et de particuliers, malgré qu’elle ait été à l’avant-garde de la défense des travailleurs victimes d’accidents du travail.
     Le décès de sa conjointe en 1987 le pousse à réduire la cadence et à quitter son poste au sein de la FATA : il n’agira plus, désormais, que comme membre du conseil d’administration. Il diversifie ses activités et donne libre cours à sa passion pour l’écriture : il entreprend les travaux qui mèneront, quelques années plus tard, à la publication de ses deux bouquins consacrés à Michel Chartrand.
     « Ce n’est pas Chartrand qui m’a demandé de lui tirer le portrait, certainement pas ! Michel, se faire élever un monument ? Il serait le premier à aller pisser dessus ! J’ai simplement répondu à une invitation d’amis communs, qui croyaient en son héritage et m’ont suggéré d’écrire à son sujet. »
     Observateur attentif de l’actualité — il est friand de journaux et de bulletins de nouvelles au point d’agacer son entourage —, Fernand déplore la pauvreté de la « couverture » des questions touchant les relations de travail dans les mass-médias. Voilà pourquoi, à ses yeux, les syndicats doivent continuer à développer des outils de communication efficaces ; il se réjouit de ce que plusieurs organisations ouvrières aient créé leur propre vitrine sur le Web.
     Que pense Fernand de l’actuel Col Blanc ? « Le journal est bon, les photos et illustrations sont abondantes, la présentation est belle et tire avantage de son format tabloïd. Les textes, par contre, gagneraient à être aérés... Ils sont un peu longs, non ? »
      Oui.