Suite et fin de la publication, entreprise
en février, du compte-rendu dun entretien accordé par le sagace
Fernand Foisy, lauteur de deux ouvrages biographiques consacrés
à Michel Chartand, Les Dires dun homme de parole et
Les Voies dun homme de parole, publiés chez Lanctôt
éditeur.
Compagnon de route du légendaire Michel
Chartrand, dabord à la CSN, puis au service des travailleurs
accidentés, Fernand a fait ses premières armes au SFMM, quil
a contribué à remettre sur pied après la désastreuse grève de 1967,
en fondant, entre autres bons coups, le Col Blanc. |
Le funeste
débrayage de 1967 sème la dissension au sein du SFMM. Le président Lanciault
parti, une lutte pour le pouvoir sengage entre la vieille garde,
incarnée par le vice-président Maurice Faucher, et une meute de « jeunes
loups » décidée à réformer le Syndicat en profondeur.
Le Col Blanc est un des théâtres
dopérations ; les deux clans sen disputent le contrôle.
Le dénouement de cette petite guerre : les élections de novembre,
qui se soldent par la victoire de léquipe dirigée par Jean Des
Trois Maisons, dont Fernand a mis au point la stratégie de communication
sous le thème « Deux dans un ».
Confirmé au poste de directeur du Col
Blanc, Fernand coordonne luvre déducation des
membres entreprise en avril. Mais il se lasse bien vite de se cantonner
aux seuls exercices de vulgarisation de la convention collective et
à la description des conditions de travail. Fils douvrier ayant
connu le duplessisme, il capte lair du temps et donne dans lactivisme
politique, faisant écho aux débats sur les enjeux sociaux qui agitent
la société québécoise.
Ça ne plaît pas à tout le monde.
Aux yeux du président Des Trois Maisons, dont les opinions oscillent
entre le centre et la droite, les opérations dagit-prop menées
dans le Col Blanc outrepassent nettement son mandat déducation
et dinformation. Son responsable devient un peu lourd à cause
de son empressement trop militant. Pas question, toutefois, de lui indiquer
la sortie Fernand est dune irréprochable loyauté.
Jean Des Trois Maisons envoie Réal Bibeau,
le vice-président, en mission auprès de Fernand : « Pourquoi
tu ne vas pas au Conseil central de Montréal de la CSN ? Me semble
que tu serais bien là-bas... Cest ton genre ! ».
Tu parles, si cest son genre !
Début 1968, la CSN est plongée dans la mise au point de la plate-forme
dite du « Deuxième Front », une base de revendication pour
les non syndiqués et les syndiqués touchant des aspects dépassant ceux
couverts par les conventions collectives : accidents du travail,
assurance-chômage, familles monoparentales et soins de santé, entre
autres.
Deux faits saillants marquent le congrès
de mai : lélection de Fernand à titre de membre du Conseil
central de Montréal (CCM), et le retour manqué de Michel Chartrand au
syndicalisme.
Ayant pris ses distances davec laction
directe depuis une dizaine dannées, Chartrand se consacre à sa
petite imprimerie de Longueuil, les Presses sociales, sans toutefois
trop séloigner du milieu syndical, doù provient une grande
partie de sa clientèle. Désireux de mettre du mordant dans le discours de la
CSN, les dirigeants du Syndicat de la construction de Montréal linvitent
à poser sa candidature au CCM. Il refuse, se fait tirer loreille,
puis revient sur sa décision. Mais il est absent du congrès, victime,
deux semaines plus tôt, dun accident de voiture où il sest
brisé le genou.
En octobre, au moment de ladoption
du programme du « Deuxième Front », il participe aux débats
et simpose comme le véritable leader de la région de Montréal.
Bon prince, le président du CCM démissionne et lui cède la place...
« Michel me demande, peu après, de
poser ma candidature au poste de secrétaire-général du CCM. Je suis
élu ! Je rencontre alors Jean Des Trois Maisons qui, va savoir
pourquoi, ne voit absolument aucun problème à me libérer à plein temps... »,
se souvient, sourire en coin, Fernand.
Guerre et paix. La Crise doctobre
frappe de plein fouet le Québec en 1970. Aux enlèvements du ministre
du Travail Pierre Laporte et du chargé daffaires britannique James
Richard Cross par le FLQ, groupuscule damateurs à peu près dépourvu
dorganisation, Trudeau, Drapeau, Bourassa, Marchand et compagnie
réagissent en pleutres.
Ils brossent un portrait surréaliste du
FLQ, dont ils font un puissant réseau de terroristes armés jusquaux
dents, et se répandent en discours alarmistes : « Le sang
coulera dans les rues ! ». Ottawa suspend les libertés fondamentales
et invoque la Loi des mesures de guerre, manière daffirmer sa
domination sur léchiquier politique.
La police sen donne à cur
joie : elle arrête tout ce qui semble nourrir des sympathies à
lendroit du FLQ. Elle ne fait pas de quartier, et elle appréhende
journalistes, intellectuels, activistes et artistes on
raconte quils ont embarqué un « suspect » après avoir
découvert dans son salon un livre consacré au cubisme.
De gros noms se retrouvent derrière les
barreaux : Pierre Vallières, Pauline Julien, Charles Gagnon, Jacques
Larue-Langlois et... Michel Chartrand, qui restera incarcéré pendant
quatre mois sans avoir droit à un procès.
En son absence, Fernand veille au grain.
Il organise et diffuse linformation, et tente de motiver les militants
assommés par les mesures de guerre, auxquelles la CSN réplique, lors
de son congrès de décembre, par ladoption dune série de
« Mesures de paix ». Au SFMM, le radicalisme de cette prise
de position suscite de vilains maux de tête au président Des Trois Maisons,
qui a maille à partir avec lhostilité de certains membres qui
y sont opposés.
Fernand visite fréquemment Chartrand à
Parthenais. Il le tient au courant des derniers développements et le
consulte tout en tentant de le réconforter. Il en profite pour lui apporter
trois dactylos qui lui serviront, de même quà ses codétenus, à
préparer ses recours en justice... « Le comité daccueil à
lentrée de Parthenais était formé de représentants de la police
de Montréal, de la SQ, de la GRC et de larmée, tous armés de pistolets,
de mitraillettes... Enfin, de tout le matériel nécessaire à une bonne
armée de sa Majesté ! », raille Fernand.
Retour au bercail. Le CCM, sous la houlette
de Michel Chartrand, fait figure denfant terrible au sein de la
CSN. De remises en question en virulents débats sur la place publique,
il malmène le président de la Centrale, Marcel Pepin.
Agacé, Pepin multiplie les
tentatives pour écarter son fougueux opposant en vain. Il
se résout donc à lisoler. Lors des élections générales tenues
lors du congrès davril 1974, il parvient à faire battre lensemble
des membres du CCM. La vague emporte Fernand, qui perd son poste par
25 voix.
« Je ne sais pas si je porte malheur,
mais celui qui ma remplacé sest tapé un burnout six mois
après son élection ! », glousse Fernand. Chartrand, pour sa
part, tient bon. Il conservera la présidence du CCM jusquen 1978.
Fernand regagne le SFMM. « Je contacte
Jean Des Trois Maisons pour linformer de ma mise en
disponibilité . Comme on est en plein conflit de travail,
il maffecte à léquipe responsable de laction syndicale.
Je travaille à la publication de deux numéros spéciaux du Col Blanc,
puis je me fais réélire au poste de conseiller syndical, que joccupe
pendant un peu plus de deux ans... ».
Il réintègre aussi la fonction publique
municipale. Comme il a réussi lexamen de technicien en personnel,
il cherche à entrer au Service du personnel. Le directeur, lui, ne lentend
pas de cette oreille... Over my dead body!, réagit-il
à lidée de larrivée dun agitateur de la trempe de
Fernand dans ses quartiers. « On me trouve un trou à lAide
sociale, où je deviens agent. Je ne suis pas trop dépaysé parce que
je continue à moccuper de la classe ouvrière et des démunis. »
Le SFMM passe au SCFP, Fernand reste à la
CSN. 1978 est une année de bouleversements pour le SFMM qui opte,
après de pénibles tiraillements, pour un changement dallégeance.
Malgré son attachement à la CSN, Fernand ne sen formalise pas :
« Ah, ce genre de batailles, très peu pour moi ! Je craignais
surtout que le SFMM devienne indépendant. En adhérant au SCFP, on restait
affiliés à une grande centrale, la FTQ ».
À la caisse populaire de la CSN, où il
est impliqué depuis quelques années, on lui offre un poste de gérant
de crédit. Le président Gilles Racicot (Jean Des Trois Maisons sest
envolé vers dautres cieux, ceux du ministère du Travail, où il
agit comme conciliateur avant de passer, quelques années plus tard,
à lautre camp comme directeur du Service du personnel de la Ville)
accepte de le laisser partir.
Indécrottable franc-tireur du militantisme,
il se joint à ses collègues cadres de la caisse pop pour fonder un syndicat
CSN oui, oui, un syndicat de cadres !
La situation de Fernand est, pour dire
le moins, complexe : comme membre du SFMM, il paie des cotisations
au SCFP ; il en verse également à la CSN ; et il négocie avec
un employeur faisant partie du réseau des caisses Desjardins les conditions
de travail de « patrons ».
En 1985, Fernand songe à la retraite.
Il quitte la caisse pop et retourne pendant trois mois à lAide
sociale. Au moment de compléter les papiers officialisant son départ,
la Ville lui propose de devenir cadre. Cest Michel Brousseau alors
un des adjoints au directeur du Service du personnel qui
lui chante la pomme : « Tu connais beaucoup de dossiers, tu
sais comment faire bouger les choses. Tu pourrais être très utile à
la Ville... ». Seule condition : la signature dun contrat
de cinq ans, au terme duquel ses prestations de retraite auraient augmenté
de 10 000 $ par année.
Fernand refuse. Dabord, par conviction.
Ensuite, par besoin déquilibre personnel. Après 32 ans de services,
il en a « plein son casque », et désire se concentrer sur
sa vie familiale, en partie sacrifiée sur lautel de son parcours
de combattant. Ce retour aux sources est dautant plus essentiel
que sa conjointe souffre dun cancer.
Tu peux sortir le gars du militantisme, mais
pas le militantisme du gars... Incapable de rester inactif, Fernand
décide de sengager, avec sa compagne, au sein de la Fondation
pour les travailleuses et travailleurs accidentés (FATA), organisme
fondé en 1983 par Michel Chartrand, avec qui il a continué dentretenir
une solide amitié.
Comme secrétaire-trésorier, Fernand veille
au financement de la FATA. Mission difficile : la Fondation ne
bénéficie daucune subvention, et doit sa survie aux dons de syndicats
et de particuliers, malgré quelle ait été à lavant-garde
de la défense des travailleurs victimes daccidents du travail.
Le décès de sa conjointe en 1987 le pousse
à réduire la cadence et à quitter son poste au sein de la FATA :
il nagira plus, désormais, que comme membre du conseil dadministration.
Il diversifie ses activités et donne libre cours à sa passion pour lécriture :
il entreprend les travaux qui mèneront, quelques années plus tard, à
la publication de ses deux bouquins consacrés à Michel Chartrand.
« Ce nest pas Chartrand qui
ma demandé de lui tirer le portrait, certainement pas ! Michel,
se faire élever un monument ? Il serait le premier à aller pisser
dessus ! Jai simplement répondu à une invitation damis
communs, qui croyaient en son héritage et mont suggéré décrire
à son sujet. »
Observateur attentif de lactualité
il est friand de journaux et de bulletins de nouvelles au
point dagacer son entourage , Fernand déplore la pauvreté
de la « couverture » des questions touchant les relations
de travail dans les mass-médias. Voilà pourquoi, à ses yeux, les syndicats
doivent continuer à développer des outils de communication efficaces ;
il se réjouit de ce que plusieurs organisations ouvrières aient créé
leur propre vitrine sur le Web.
Que pense Fernand de lactuel Col
Blanc ? « Le journal est bon, les photos et illustrations
sont abondantes, la présentation est belle et tire avantage de son format
tabloïd. Les textes, par contre, gagneraient à être aérés... Ils sont
un peu longs, non ? »
Oui.
|