T'en souviens-tu ? C'était en 1991. Un homme de parole, le film de ton fils Alain à ton sujet, venait de sortir, et l'ineffable Scully en avait profité pour t'inviter à son émission. Sans même attendre qu'il ait fini de poser ses questions, tu lui avais servi une de tes fréquentes tirades contre les intellectuels déconnectés du peuple qui nuisent à la cause des travailleurs. Accueillie avec complaisance autant par les commentateurs médiatiques que par tes fans, ta sortie m'avait choqué.
Quelques jours plus tard, je publiais mon premier texte dans Le Devoir, mon vrai de vrai premier, pour dénoncer ce travers populiste qui consiste à opposer la sagesse des ouvriers à la pédanterie délétère des intellectuels. L'avenir de la justice sociale, écrivais-je, ne passait pas par ce type d'anti-intellectualisme primaire qui oppose la saine authenticité du geste à l'inutile complexité de la pensée. «Démagogue», t'avais-je alors lancé. Andrée Ferretti m'avait sermonné au nom du respect dû au militant modèle. J'ai fini, avec le temps, par lui donner plutôt raison (je reviendrai sur le «plutôt») parce que j'ai appris à mieux apprécier l'étoffe de ton éclatant parcours.
Il était temps, d'ailleurs, que ton oeuvre -- puisqu'il faut bien appeler ainsi l'ensemble de ton engagement syndical -- soit racontée en détail pour que soit mis un peu d'ordre dans cette odyssée militante que fut, et que reste, ta vie, et que tous, ou presque, ne connaissent que de manière brouillonne. Fidèle à ton culte de l'action, tu as refusé de t'asseoir avec Fernand Foisy pour t'épancher sur ton passé, mais, et c'est tant mieux, cela n'a pas empêché ton compagnon de route de te rendre un hommage bien mérité.
«Ni historien, ni biographe», celui qui fut secrétaire général du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal de 1968 à 1974 se présente comme «un simple témoin», et son oeuvre, il le reconnaîtra lui-même, n'a pas le caractère définitif d'une vraie grande biographie. Cela, toutefois, ne l'empêche pas d'avoir du nerf, du rythme -- comment faire autrement avec un tel sujet -- et d'être marquée au sceau d'une sincérité qui n'est jamais feinte. Quand il écrit qu'il souhaite, «en toute modestie, être le porte-parole de [tes] admirateurs aux voix silencieuses afin de rendre hommage à un être généreux, autant de sa personne que de ses idées, un grand patriote, un grand Québécois, un homme de parole», Foisy résume, mieux que je ne saurais le faire, la fraternelle inspiration qui est à la source de son projet.
«Michel Chartrand, affirme-t-il en ouverture de cet ouvrage qui couvre la période 1968-2003, est un homme essentiel pour le Québec.» Et s'il a raison de l'affirmer, cher Michel, c'est parce que tu fus, plus que tout autre, l'incarnation de ce «deuxième front» qui a donné ses lettres de noblesse au syndicalisme québécois. Contre le corporatisme, contre l'enfermement dans le syndicalisme à la petite semaine, par ailleurs nécessaire, des conventions collectives, le «deuxième front», théorisé en 1968 par ton frère ennemi Marcel Pepin, plaidait en faveur d'une action syndicale élargie à l'action politique et menée, en toute solidarité, au profit de l'ensemble des classes laborieuses et populaires. Fini, désormais, le syndicalisme frileux. Voici venu le temps de «la contestation et la revendication sociale dans tous les secteurs importants : les droits des locataires, l'assurance-chômage, les accidentés du travail, le salaire minimum, l'assurance-automobile, les assistés sociaux, etc.». C'est pour tous les travailleurs, et pas seulement pour ses membres, que la CSN devait être un instrument de libération.
C'est avec une fierté non dissimulée, parce qu'il en était lui aussi, que Foisy raconte la bataille de McGill français, la lutte contre le bill 63 et pour l'unilinguisme français au Québec, la fondation de Québec-Presse, la mise sur pied de la coopérative alimentaire Cooprix, l'aventure du Front d'action politique (FRAP) et celle, exaltante, du Front commun de 1972, c'est-à-dire tous ces combats essentiels dont tu fus l'un des principaux inspirateurs et animateurs à titre de président du Conseil central de Montréal, mais surtout à titre de militant.
Il y eut aussi les moments difficiles. La prison, en octobre 1970, et le harcèlement judiciaire incessant, des pépins, selon toi, que tu as su intelligemment faire servir à ton engagement. Il y eut, sur le plan intime, de vrais drames -- la mort de ta fille et celle de ta femme --, que Foisy traite, dans ces pages, avec la sobriété et le respect qui s'imposent.
Il y eut surtout, pendant toutes ces années, l'«homme d'opposition», celui qui, tonitruant, a dit non à l'injustice d'où qu'elle vienne et qui, par là, a su redonner courage et espoir aux hommes et aux femmes de bonne volonté. Il y eut, nous dit Foisy, celui qui reste et dont la foi en Dieu s'est intensément incarnée dans la foi en l'humain.
Ton «personnage», Michel, celui que, selon Foisy, tu «interprètes» à merveille, celui du gueulard débridé aux invectives gratuites, celui du cabotin populiste flirtant avec l'anti-intellectualisme, continue, la plupart du temps, de m'agacer. Tu sais autant que moi, sinon plus, que sans alliance entre les simples citoyens, les militants et les intellectuels, ni la justice sociale ni le pays souhaité ne sauraient advenir pour le mieux. Tu sais aussi que, de part et d'autre, cette vérité n'est que trop rarement partagée et qu'il faudrait donc s'atteler à la faire reconnaître, à ouvrir le dialogue, au lieu de discréditer les tenants de la pensée complexe pour faire rire la galerie, une tentation à laquelle tu ne résistes pas toujours.
Rire, oui, bien sûr, et ce fut, et ce reste, une des forces de ton engagement que ce souci de l'inscrire dans la joie. Il n'y a pas d'avenir, toutefois, dans le cabotinage abrutissant que constitue la drôlerie anti-intellectuelle. Tu le sais et ton ami Léo-Paul Lauzon, qui signe la préface de ce livre, le sait aussi, mais votre goût des effets, parfois, semble l'emporter sur votre souci pédagogique.
Trêve, cela étant, de remontrances. Fernand Foisy ne se trompe pas, camarade Chartrand, quand il écrit que ta colère est celle d'un juste. Je voulais te dire, aujourd'hui, que, même si elle n'a pas toujours la même tonalité que la mienne, je ne l'en admire pas moins pour autant.
Michel Chartrand
La colère du juste (1968-2003)
Fernand Foisy
Lanctôt
Montréal, 2003, 320 pages
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