1er mai 1969 – LE PRIX LIBERTÉ
Michel Chartrand est
président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (CSN) 65 000
membres, depuis le 10 décembre 1968.
Depuis, il redonne au Conseil central un second souffle, particulièrement en mobilisant les militants autant du mouvement syndicat que des groupes populaires et en appliquant le « Deuxième Front », document adopté au dernier de la CSN en octobre 1968. Le « Deuxième Front » vise surtout à entamer le déblocage social en dehors des entreprises et selon Marcel Pepin lui-même : « C’est la population laborieuse elle-même qui doit s’imposer dans l’histoire et bâtir la société qu’il veut ». Ce qui signifie globalement que les travailleurs syndiqués se feront un devoir de revendiquer de meilleures conditions de vie sociales aussi en dehors de la convention collective de travail afin de jouer pleinement leur rôle dans la classe ouvrière.
Michel Chartrand se fait un
devoir d’appliquer les recommandations du «Deuxième Front » en collaboration
avec les militants de la classe des travailleurs, syndiqués ou non.
La revue « Liberté », par
son directeur M.Jean-Guy Pilon, lui remet donc le 1er mai 1969, le
PRIX LIBERTÉ.
Voici comment Michel
Chartrand réagit à la réception du PRIX LIBERTÉ.
Fernand Foisy
Auteur de deux ouvrages sur Michel Chartrand
Les dires d’un homme de parole (1997) - Citations
Les voies d’un homme de parole (1999) – Biographie 1916-1967
En préparation : Les causes d’un homme de parole -
Biographie 1968-2000
Chez Lanctôt-Éditeur
Montréal, le 1er
mai 1969
Édifice de la CSN
1001 rue Saint-Denis
Michel Chartrand :
Avant d'accepter le prix, je
leur ai dit que j'étais pour consulter mes amis parce que je ne pouvais pas
voir au juste comment ils pouvaient décider que c'est Chartrand qui aurait le
prix Liberté et comment ils pouvaient décider de décerner un prix Liberté parce
que la liberté, c'est justement ce qui appartient à tout le monde et à chacun
surtout. Après s'être consultés, on a
décidé qu'ils pouvaient peut-être se servir d'un symbole qui s'appelle
Chartrand pour décerner un prix Liberté au syndicalisme à Montréal.
Maintenant, on a
l'impression que le zèle pour la liberté a presque entièrement déserté les
générations parvenues pleinement à l'âge d'homme, (c'est pas flatteur pour nous
autres, mais c'est pas grave) et que la liberté ne soit plus guère défendue que
par les jeunes. C'est un signe des
temps. Presque tous ceux qui ont des
intérêts personnels un peu marqués ont abandonné le service. Depuis 3 ou 4Êans surtout, on a, à cet
égard, assisté à la capitulation accélérée des hommes munis de
quelqu'expérience en même temps qu'on observait leur remplacement rapide par
une force collective nouvelle et particulièrement affectueuse, celle de la
jeunesse. Dans un temps très court, on
a pu observer la faillite de ce qu'on appelle globalement la vieille génération
et d'autre part, la manifestation, la montée spectaculaire d'une conscience
nouvelle de la liberté chez les jeunes.
On pourrait discuter
longtemps sur ce qui fait que les jeunes ont peut-être un sens plus aigu de la
liberté que leurs aînés. C'est
peut-être qu'ils sont dans des conditions matérielles et intellectuelles plus
faciles que les aînés. Ils ont perdu
leur complexe de pauvreté parce qu'ils n'ont pas connu la misère. Ils ont perdu leur complexe de gens qui ne
sont pas allés à l'école parce qu'ils vont à l'école. Ce double mouvement, aussi accusé d'un côté que de l'autre, a polarisé
les forces de la réaction et celles de la liberté. En très peu de temps, il est devenu impossible d'éviter de
choisir. La cité se divise en deux
camps de plus en plus, nettement antagonistes.
L'exacerbation, de part et
d'autre, accentue les caractères du pouvoir et ceux de la résistance au
pouvoir. On est happé, ou bien par le
pouvoir, ou bien par la contestation.
Les choses en sont à ce point que même les représentants
traditionnellement militants de la liberté, i.e. les syndiqués, sont sommés de
faire un choix plus défini entre le pouvoir en place et la contestation de ce
dernier. C'est dans ce sens-là que nous
allons aborder les discussions au sujet du changement ou des modifications à la
déclaration de principe et au sujet de notre action future.
La vieille génération, pour
sa part, choisit le pouvoir quel qu'il soit.
On l'a vu longuement chez les politiciens et les hommes d'affaires de
carrière, mais également, chez nombre d'intellectuels, chez beaucoup de
professeurs d'université, beaucoup d'hommes de plume et beaucoup de spécialistes
de toutes sortes. Maints syndicalistes
ont, de même, brusquement fait le choix du pouvoir en place. Le mouvement s'accélère encore. Le pouvoir rassemble tous ses serviteurs
possibles. On le remarque à certains
silences. Des gens, qui, hier encore,
contestaient, sont devenus muets. On
pourrait penser à Cité Libre, par exemple.
On observe un silence étrange, très semblable à celui qui régnait sous
Duplessis. La liberté subit des avaries
de plus en plus nombreuses et les protestations, sauf chez les jeunes, se font
de plus en plus rares. La servilité, de
plus en plus, couranteÊ : Trudeau, Pelletier, Marchand et d'autres. Ce qui se passe actuellement d'arbitraire et
d'odieux au Québec, se passe dans le silence calculé ou apeuré de la vieille
génération.
Le pouvoir arbitraire et
aliéné qui s'était un peu émoussé dans les premières années de la présente
décennie, se reconstitue et rassemble sa clientèle ancienne qui sort à nouveau
de l'ombre et sa clientèle nouvelle faite de tous les ambitieux et de tous les
fatigués. De nouveau, les
contestataires sont isolés. Seulement,
ils sont nombreux. C'est la
jeunesse. La honte des générations qui
la précèdent consiste à laisser la jeunesse se battre pour la liberté dans les
Cégeps et ailleurs. Le pouvoir se
conduit à nouveau comme un pouvoir.
Depuis longtemps le pouvoir n'avait été aussi pesant et aussi scandaleux
au Québec. Les forces du pouvoir ayant
sonné le rassemblement et un grand nombre ayant effectivement répondu à cet
appel lancé à son heure, il n'y a presque plus de résistance. Ce pouvoir ainsi reconstitué se sent fort et
brûle d'agir comme un pouvoir.
N'importe comment, mais comme un pouvoir.
L'un des signes de ce
ralliement généralisé du pouvoir, c'est qu'il n'y a même plus d'opposition
parlementaire, même plus d'opposition verbale parlementaire et qu'à cet égard,
la situation est, sans comparaison, pire que dans les dernières années du
régime Duplessis. À une liberté,
réfugiée presqu'entièrement dans la jeunesse, correspond un pouvoir d'âge
d'hommes mûrs, corrompus, implacables et calculateurs ou bien d'hommes faibles
qui font le jeu des premiers. Le maître
via le capitalisme a sans doute donné l'ordre du ralliement d'une manière
péremptoire. La jeunesse a l'œil fixé
sur la justice, sur l'amour, sur la liberté, sur la joie de créer, mais le
pouvoir, lui, ne songe plus qu'à organiser la force et la force de
répression. Ayant reconstitué sa
puissance, il s'explique de plus en plus comme un pouvoir et de moins en moins
comme le siège par excellence de la vie sociale, culturelle et politique de la
vie démocratique qu'on devrait trouver chez un peuple libre. Ses réactions sont
caractéristiques. Il organise la police
comme il ne l'a jamais fait. Il dénonce
et traque ses vrais opposants. Il
persécute les gens pour leurs opinions.
Il espionne comme il n'a jamais espionné, il viole les domiciles et la
vie privée des citoyens qu'il n'aime pas, il tient des fiches et des dossiers
sur tous les citoyens qui ont l'air de ne pas être d'accord avec lui. Il tente de réduire à sa merci les
départements de sciences humaines un peu partout. Il s'en prend aux non-conformistes et s'inquiète de leur foi pure
et de leur accoutrement. Il incite à la
délation et la récompense. Il érige le
plus rapidement possible le mur de la richesse et ses politiques laissent
dehors les milliers et les milliers de malheureux que le système des
accapareurs exploite et perd définitivement chaque année. Il combine et il vole. Il se donne aux nuées d'affairistes et de
parasites qui encombrent ce bordel de la finance, ce troupeau de parvenus que
constitue la société cupide qu'il entretient.
Tout cela s'appelle la renaissance du pouvoir réactionnaire, le silence
généralisé des comparses, l'isolement de la jeunesse dans son idéal et sa
révolte. C'est cela qui se passe
actuellement, rien que cela.
La revue Liberté est née
sous Duplessis alors que le pouvoir et la réaction ont aujourd'hui une âpreté
qu'ils n'avaient même pas au même degré à ce temps-là. Disons-nous bien que nous sommes
incomparablement plus prêts du fascisme qu'à cette époque folklorique. Disons encore ceci, puisque c'est à un
syndicaliste que le prix est décerné cette année, le mouvement syndical qui,
malgré des avatars divers, lutte depuis plus d'un siècle pour la liberté n'a
pas encore, en Amérique, depuis longtemps mis un sens nouveau à ce
vocable. Il n'a pas encore compris le
sens nouveau du pouvoir, l'exercice du pouvoir par le peuple, le pouvoir du
peuple, le pouvoir populaire que ce soit le pouvoir ouvrier ou étudiant. Le sens syndical de l'histoire sera
peut-être en défaut pour quelque temps encore, mais le devoir de l'heure, pour
les syndicalistes, est d'aider la conscience syndicale à élargir à nouveau ses
horizons aux dimensions de l'histoire sans quoi le syndicalisme sera voué à
cautionner le crépuscule de la démocratie.
Je recevrai donc le prix Liberté en votre nom et je le recevrai comme le signe d'une angoisse et d'une mission dont nous faisons part aux travailleurs dans le sens que je viens d'évoquer. Alors, on est parti de loin et on a fait un grand bout de chemin, on ne se garrochera pas de fleurs et on ne se défendra pas. On se réunit justement pour chercher de nouvelles méthodes d'action. Ça ne nous énerve pas de prendre de nouvelles méthodes d'action. On n'a pas plus peur de cela que de la technologie. Essayer d'ajuster nos principes et notre action de solidarité ouvrière et de fraternité humaine aux besoins de notre temps et aux méthodes de notre temps, c'est ce qu'on va faire pendant trois jours. On n'est pas des surhommes, mais je pense que, dans la société, comme groupe organisé, je n'en connais pas où il y a eu plus de liberté. Il n'y a jamais eu dans le Québec un mouvement qui a permis plus de liberté à l'ensemble de la population que le mouvement syndical même quand il était fédéraliste. Tant qu'on va travailler pour arriver à permettre plus de liberté à l'homme en assurant sa vie matérielle et son plein épanouissement culturel, intellectuel et moral, on va rendre de vrais services. On va avoir travaillé pour la liberté de l'homme et on est prêt à le faire avec tous ceux dans la société qui travaillent à cet objectif-là. Ce sont les buts qu'on s'est fixés, c'est les buts qu'on va discuter, et on va se donner les moyens pour perfectionner notre affaire s'il y a lieu. Soyez sûrs que c'est en votre nom et au nom de syndiqués, comme Horace Laverdure, qui ont bâti le mouvement syndical québécois avec des habitants qui étaient arrivés en ville que je reçois ce PRIX LIBERTÉ.