La journée du parfait Québécois

Par Michel Chartrand

Le QUÉBÉCOIS se réveille entre des draps de la Dominion Textile - c'est la compagnie qui a exploité la population un peu partout dans la province et qui a fait des millions avec des subventions du gouvernement - et il fait craquer un matelas Simmons, des matelas réputés, fabriqués par une compagnie où les gars ont été obligés de faire des grèves pour se faire respecter. Il met les pieds sur la Dominion Oilcloth and Linoleum, le cartel international des couvre planchers que les coopératives suédoises ont brisé comme elles avaient brisé le cartel des ampoules.

Il va au lavabo, et les chantepleures c'est Crane ou American Brass, c'est aussi pourri les uns que les autres, ça rouille vite. Il se rase avec un rasoir électrique Remington, propriété de l’américain qui a acheté la compagnie. Après ça, il prend du savon, c'est Procter and Gamble ou bien Lever Brothers, les gars qui contrôlent les gras sur la surface de la Terre, c'est-à-dire les matières qui contiennent des protéines. Une semaine, ils disent qu'il faut que ça fasse de la broue, la semaine suivante, ils disent pas de broue et une serviette, l'autre semaine, ils disent pas de serviette, pas de broue... une casserole. Il s'en va à la table, c'est du pain d'Ogilvie Flour Mills, au sujet duquel l'enquête McGregor à Ottawa nous a révélé que, dans les entrepôts au Canada, les parasites ne pouvaient vivre parce qu'on avait extrait le blé de la farine... M. Saint-Laurent, notre grand Premier ministre du temps, avait gardé le rapport dans ses tiroirs pendant quinze mois. Durant cette période-là, les compagnies ont imprimé les nouveaux emballages où il était dit que le pain avait été enrichi de vitamines, c'est-à-dire qu'on avait remis un peu de blé dans la farine. Ca, c'est Ogilvie Flour Mills...

Il prend une petite boîte de jus Canadian Canners, c'est comme Stock Canners des États-Unis. Le lait c'est Borden de New York, généralement. Après ça tu prends du bacon, c'est Wilsil ou Withfield. Et puis les œufs, c'est Canada Packers.

Les céréales, c'est General Foods, et l'enquête Stewart nous a démontré que le contenant valait plus cher que le contenu. Le gars mange ses céréales le matin, puis dans le milieu de l'avant-midi il a faim, et c'est parce qu'il n'a pas mangé la bébelle qui était dans la boite. Le sucre, c'est Acadia Sugar Refinery ou bien St. Lawrence Sugar, qui ont manipulé les prix jusqu'à 92 fois la même année et qui te volent à la petite cuillère. C'est généralement du sucre voler en Amérique latine, sauf à Cuba. Le café, c'est General Foods encore, et puis c'est du café volé en Amérique latine où la production a doublé depuis 1959... et les revenus ont baissé de moitié.

Là tu allumes une cigarette, c'est American Tobacco. Puis il va au téléphone pour appeler son ami qui doit aller le chercher, là c'est l'American Telephone and Telegraph. Il s'en va prendre la poignée de la porte, c'est la General Steel Wares. Il ne la ferme pas trop fort pour ne pas briser la Dominion Glass. Il tombe sur la Canada Cement, Il embarque dans General Motors, puis il va travailler pour un trust américain.

Le gars dans les fonds de la mine, ou dans le fond de la forêt, c'est un Québécois, puis les produits s'en vont en jet aux États-Unis. Pendant sa pause-café, alors là c'est un Coke, puis une cigarette de l'American Tobacco.

Et le soir il chante sa liberté devant une télévision Sony.