Extraits de l'ouvrage de Fernand Foisy dans

Michel Chartrand / Les voies d'un homme de parole

LANCTÔT-ÉDITEUR

En vente à la CSN et dans toutes les bonnes librairies.


Jonquière, Bouchard et Chartrand

Jonquière, me revoici

Le 2 novembre 1998, après avoir été fortement sollicité par des membres du Rassemblement pour une alternative politique, le RAP, et plusieurs travailleurs et militants syndiqués de Jonquière, Michel Chartrand annonce qu’il sera candidat aux prochaines élections générales du Québec dans le comté de Jonquière, le comté du Premier ministre Lucien Bouchard. Quarante ans après s’être présenté dans le comté de Lapointe (Jonquière) comme candidat du Parti social démocratique (PSD), et être arrivé bon deuxième derrière le libéral Augustin Brassard, il ne craint pas la bataille et revient dans l’arène politique, malgré ses 81 ans, en annonçant fièrement ses couleurs : défendre les plus démunis de la société, les victimes des politiques néo-libérales.

Son programme

Michel Chartrand dévoile son programme que certains trouvent utopique :

— Je serai le porte parole du RAP (Le Rassemblement pour une alternative politique), clame-t-il. Je ferai connaître les revendications du peuple, je parlerai au nom des jeunes, des travailleurs et des familles monoparentales qui souffrent de la pauvreté... Je dirai à mon adversaire [Lucien Bouchard] que tout le monde est inquiet. Il y a un million de pauvres au Québec, il faut éradiquer la pauvreté. Tout le monde a le droit de manger, après on fera de la philosophie. Il va falloir travailler. Je ne vais pas en politique seulement pour me crêper le chignon. Je ne veux pas sacrer pour rien. Il va falloir qu’on m’appuie et qu’on travaille le comté pour gagner l’élection. Une fois élu, je vais m’acheter une maison à Jonquière et siéger à l’Assemblée nationale où je parlerai au nom du peuple.

Pour Michel Venne, du Devoir, la candidature de Chartrand

traduit la désaffection d’une certaine gauche québécoise envers le PQ. [...] La colère de la gauche s’exprimerait plus durement encore si les syndicats et les groupes communautaires n’avaient pas le sentiment que ce serait pire avec un gouvernement du Parti libéral, dont un des candidats-vedettes, François Macerola, disait lors de sa présentation au public, qu’il n’est " plus capable d’entendre le mot ".

Ce à quoi Chartrand riposte :

Le Quotidien de Chicoutimi affirme pour sa part :

 Les médias (qui sont les premiers à l’admettre) accordent plus d’importance à la candidature de Michel Chartrand dans Jonquière qu’aux péripéties entourant les visites répétées de Jean Rochon dans le comté de son patron. Bouchard pourrait voir sa majorité en souffrir.

L’organisation et le financement du Comité électoral Michel Chartrand

Le Rassemblement pour une alternative politique (RAP), qui compte 1 800 membres dans tout le Québec dont 160 dans le Saguenay, demande à ses troupes de joindre les rangs du comité d’organisation de Michel Chartrand. Or les élections, c’est bien connu, " ça ne se fait pas avec des prières ". Trois militants syndicaux Roger Verreault, Denis Lepage et Alain Proulx, prennent la responsabilité d’emprunter, personnellement et conjointement, 10 000 dollars à la Caisse d’économie des employés de l’Alcan afin de garnir les coffres du Comité électoral de Michel Chartrand.

Dès le départ, Éric Dubois, ex-péquiste déçu qui aurait aimé se présenter aux élections, se désiste en faveur de Chartrand et il devient son organisateur officiel.

Michel Chartrand et sa compagne Colette Legendre débarquent donc avec armes et bagages à Jonquière. Il faut tout d’abord combler les besoins élémentaires : se loger, se chauffer, se vêtir et manger. Alain Proulx, conseiller syndical à la Fédération des syndicats du secteur aluminium, faisant preuve d’une grande générosité, les héberge pendant toute la durée de la campagne électorale. L’épouse d’Alain, Doris Langevin, travailleuse sociale et excellente cuisinière, voit à l’intendance de la maisonnée. Elle prépare tous les repas et voit au bien-être des nouveaux arrivants. Ils seront chez eux, chez elle.

Pierre Dubuc et Paul Cliche du Rassemblement pour une alternative politique iront eux aussi prêter main-forte au candidat Chartrand. Nicolas Dumais sera l’attaché de presse. On loue un local où travailleront, en autres, Raymond Harton et Pierre Boucher. De mon côté, j’organise à Montréal une levée de fonds. Je réussis tant bien que mal à amasser quelque 3 000$ que j’expédie rapidement à l’organisation de Chartrand. Mais ce ne sont que des montants fort dérisoires si on les compare aux moyens immenses dont disposent les vieux partis, le Parti québécois et le Parti libéral.

Le Revenu de citoyenneté

Michel Chartrand se met immédiatement au travail. Il visite des groupes populaires, des foyers pour personnes âgées, un centre de séjour pour toxicomanes ainsi que le centre hospitalier Roland-Saucier. Il se met à l’écoute de la population et découvre rapidement les principaux problèmes de la région. Il est à même de constater tout le mal occasionné par les compression dans les soins de santé et il dévoile son cheval de bataille le plus original :  LE REVENU DE CITOYENNETÉ.

Selon Michel Chartrand :

— Le revenu de citoyenneté, ce n’est pas la charité, cela constitue l’héritage laissés par les parents et le commencement du respect.

— Le revenu de citoyenneté contribuerait à redistribuer les richesses grandissantes et à éradiquer la pauvreté dans notre société. Ce revenu minimal remplacerait tous les programmes existants (aide sociale, pensions de vieillesse, assurance-chômage), mais ne serait conditionnel ni à la participation à des programmes d’employabilité ni à la composition du ménage (seul ou avec un conjoint). Le citoyen qui en bénéficierait serait libre d’améliorer sa situation avec des revenus d’emploi. La fiscalité, à revoir assurément, constituerait l’assurance que personne ne profite indûment de ce système.

Avec ce programme très avant-gardiste, Chartrand attire les foules et tout particulièrement les jeunes. Au Patro de Jonquière, plus de 600 personnes viennent l’entendre pendant deux heures. Il rappelle que ce sont les syndicalistes et les socialistes qui ont fait progresser le Québec et le Canada. Les nombreuses mesures sociales (pension de vieillesse, allocation familiale, assurance-chômage, assurance-hospitalisation, assurance-santé) que les gouvernements veulent réduire, ont été acquises de chaude lutte. Ce qu’il faut maintenant, dit-il, " c’est un revenu de citoyenneté. Les gens ont droit de vivre libres". Il s’en prend aux compagnies qui ne paient pas suffisamment d’impôts alors que les citoyens sont étranglés. Michel Chartrand ne croit pas au "déficit zéro" mais plutôt à la "pauvreté zéro"!

— Inquiétez-vous pas , promet-il, je vais passer à travers. C’est Bouchard et Charest qui font la bataille de leur vie. Moi, ça fait longtemps que je pratique. Je veux préparer le terrain à l’élection future d’un candidat du peuple. Les jeunes du Québec ont éminemment manqué d’éducation politique, ces dernières années. C’est exactement pour ça que je suis candidat.

Les jeunes

— Chartrand, il a quatre fois mon âge et pourtant on a des idées communes.

C’est Éric, un des nombreux jeunes qui militent avec l’octogénaire, qui s’exprime ainsi. Ils sont plusieurs dizaines de jeunes à venir l’appuyer et l’aider, alors que le "pouvoir gris" est moins présent. Le local du candidat est installé en plein centre-ville, tout juste aux côtés de celui de la candidate libérale, Guylaine Caron. Les bénévoles, des jeunes en grande majorité, s'activent, classent des listes, répondent au téléphone. Mais pourquoi sont-ils là ?

— Chartrand ne fait pas de politique comme tout le monde, note un jeune sur place. Il tient un contre-discours. Il est aussi le seul à parler de "pauvreté zéro" plutôt du fameux "déficit zéro". Son franc-parler nous attire.

Franco Nuovo, dans sa chronique du vendredi 13 novembre, dans Le Journal de Montréal, titre " Le vieux Tabarnak  " :

Contrairement à ce que certains se plaisaient à croire et redoutaient à son arrivée, il n’est pas considéré ici comme une caricature, ni comme un bouffon pathétique qui persiste à jouer son personnage et à faire du Chartrand pour du Chartrand.

Pour plusieurs, le vieux Tabarnak est arrivé comme une bouffée d’air frais dans un comté où il n’y avait politiquement et depuis belle lurette, plus rien de nouveau sous le soleil ; un comté qui en arrache, où le taux des sans-emploi pointe vers le haut et où celui du suicide chez les jeunes est particulièrement élevé.

On se dit que, peut-être, le rassembleur aidera à fissurer le mur imposant de la pauvreté, du chômage, de l’exclusion, qui, ici comme ailleurs, bouchent les horizons. Chartrand finalement... c’est l’espoir.

Julie Morin, 22 ans, a perdu confiance en son ex-chef Bouchard qui aurait approuvé que les militants péquistes de son comté, à la dernière élection fédérale, travaillent pour le candidat du parti conservateur plutôt que pour celui du Bloc Québécois.

"Jonquière à l’heure de l’ouragan Chartrand" titre Le Soleil du 13 novembre 98. On rapporte que Claudia Tremblay, 19 ans, porte le " gilet-bedaine " avec un anneau percé dans le nombril: "Pour une fois le monde de Jonquière va pouvoir voter pour le meilleur plutôt que pour le moins pire", affirme-t-elle fièrement.

Sur le terrain

Chartrand a toujours travaillé sur le terrain, près du peuple. Se rendant dans un centre commercial pour acheter une pile pour sa montre, il n’en ressort que trois heures plus tard. Il est littéralement entouré par une foule de gens qui veulent le voir, lui serrent la main, lui demandent un autographe, veulent se faire photographier avec lui. Une jolie jeune fille lui demande :

— Monsieur Chartrand, est-ce que je peux vous toucher ?

Les yeux rieurs, avec son éclat de voix amusé, il lui répond d’un sourire narquois :

— Mais avec grand plaisir... ma belle !

Puis s’adressant aux autres qui l’entourent :

— Il pogne encore le vieux, han ?

Le fils spirituel et le frère-ennemi

Le fils spirituel, le professeur Léo-Paul Lauzon, titulaire de la Chaire en études socio-économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) vient le rejoindre. Il lance en sa compagnie, au local électoral, le livre préparé par quatre chercheurs de sa chaire et intitulé À qui profite la déréglementation de l’État ?

À Montréal, son frère-ennemi , Marcel Pepin, lance, en compagnie de l’auteur Jacques Keable, sa biographie, Le monde selon Marcel Pepin  dans laquelle on peut lire :

— Chartrand n’a jamais été un démocrate. En paroles oui, mais pas en pratique.

Pour se défendre, Pepin dira aux journalistes :

— Cette phrase a été dite et écrite bien avant la présente campagne électorale, évidemment. Mais que voulez-vous, le sort en est ainsi.

Marcel Pepin explique dans une entrevue au Soleil, qu’il respecte Chartrand mais qu’ils ont toujours eu deux façons bien différentes de travailler.

Chartrand réplique :

— Ça ne me dérange pas beaucoup, parce que ce n’est pas exact. Curieusement j’ai déjà rempli le Forum de Montréal une fois, et Marcel n’était pas venu. J’ai un seul problème, c’est ma conscience.

Un sondage

Quelques jours plus tard, Le Devoir, dans son édition du 23 novembre, publie les résultats d’un sondage dans le comté de Jonquière: Lucien Bouchard obtiendrait 51,7 % du vote, Michel Chartrand 18,6 % et Guylaine Caron du Parti libéral, 13,8 %. Selon Le Devoir, l’appui important dont jouit Michel Chartrand est associé à un témoignage de reconnaissance, un mouvement de solidarité syndicale dans une région où le chômage est élevé.

Cette élection est l’occasion, pour le candidat Chartrand, de redécouvrir les jeunes en qui il avait mis tous ses espoirs à la fin des années 60.

Le mouvement syndical

Dans l’ensemble, le mouvement syndical n’est pas très chaud à l’idée de voir Michel Chartrand affronter le chef du PQ, M. Lucien Bouchard. En 1958, pourtant, dans le Comté de Lapointe (aujourd’hui Jonquière), le candidat Chartrand avait reçu son appui inconditionnel. Les représentants du Conseil central de la CSN — mouvement dans lequel il a milité pendant la plus grande partie de sa vie syndicale — ont même refusé de recevoir le candidat indépendant Chartrand. Parce qu’il frappe aussi bien sur les péquistes que sur les libéraux, les dirigeants syndicaux sont restés de glace. Un appui officiel du mouvement syndical aurait pu faire une grande différence dans les résultats du vote.

Sprint final avant le scrutin

Quelques jours avant le scrutin, le comité Chartrand, organise trois assemblées publiques — c’est d’ailleurs, avec la télévision, ce qui lui réussit le mieux — à travers le beau comté de Jonquière. L’une est prévue à l’Agora de la polyvalente Kénogami, l’autre au Patro de Jonquière et un dernier grand rassemblement à la Salle François-Brassard. On convoque la population sous le thème " PAUVRETÉ ZÉRO pour un revenu de citoyenneté ".

Le professeur Léo-Paul Lauzon et son partenaire, le chercheur François Patenaude, accompagnent Michel Chartrand. Michel Chossudovsky, professeur en économie politique à l’Université d’Ottawa, collaborateur du Monde diplomatique et auteur de La mondialisation de la pauvreté - Les conséquences des réformes du FMI et de la Banque nationale, a même fait le voyage de Montréal jusqu’à Jonquière pour appuyer Chartrand.

Le candidat Chartrand prend la parole et dénonce les compressions du "Boss des coupures", Lucien Bouchard :

— Ça prend un changement rapide et radical dans les mentalités. Il faut faire une révolution... Plus de 1 280 Jonquiérois consacrent plus de 50 % de leur revenu au paiement du loyer. Il faut arrêter d’être patients et tolérants pour masquer notre peur d’administrer notre propre pays... Le Rassemblement pour une alternative politique, est un outil pour repenser la politique à partir des besoins humains.

Un portrait dans Le Devoir

Dans Le Devoir du samedi le 28 novembre, Jean Dion brosse un portrait du Michel Chartrand tel qu’apparu lors de la campagne électorale qui vient de se dérouler dans Jonquière, sous le titre: " Un vieux malcommode ".

- " Chus jamais assis chez nous, dit-il au journaliste. Dans le mois de novembre, j’avais à peu près 22 conférences à donner. Au Salon du livre de Rimouski, ils étaient en colère;  j’étais l’invité d’honneur, mais j’ai dû leur dire que je restais dans Jonquière".

Jonquière, le fief du Premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, où Michel Chartrand a décidé de faire entendre, encore une fois, sa voix de mauvaise conscience de l’ordre (du désordre ?) établi. Chartrand, le vieux malcommode, 82 ans révolus le 20 décembre, candidat indépendant des pauvres, des exclus, des contestataires, de tous ceux qui ont envie de brasser la cage dorée du grand capital, des compagnies abonnées à l’aide sociale de luxe et de l’État qui se prosterne.

Chartrand, qui, selon le dernier sondage publié mercredi, va chercher 21 % des appuis dans la circonscription, qui reçoit des dizaines de messages de gens d’ailleurs qui à la fois l’encouragent et regrettent de ne pouvoir, pour des raisons géographiques, voter pour lui. Chartrand, candidat socialiste dans Jonquière en 1958, qui a choisi de se battre contre le boss lui-même, sur son propre terrain. [...]

Comme d’habitude, Michel Chartrand frappe sur tout ce qui bouge. Il peint la société, mais il la peint au couteau. Mieux, à la scie à chaîne. Le PQ, le Parti libéral du "  frisé de Sherbrooke ", le "  trou de cul de Rivière-du-Loup ", le démantèlement du réseau de santé, le DÉFICIT ZÉRO, la complaisance des médias, le sort fait aux chômeurs et aux assistés sociaux, au monde ordinaire en général, les subventions aux entreprises, la trop douce quiétude dans laquelle on laisse s’enrober les nantis et les décideurs, "  des crisses de baveux de prétentieux de câlisse, des parvenus qui nagent dans notre argent, des hosties qui viennent nous dire de nous serrer la ceinture ". Impossible de résumer, et encore plus de rendre par écrit une heure de discussion avec cet homme en colère, vieux lion qui mourra " piqué pas par une mouche, mais par des abrutis ", mais qui, encore fougueux, droit comme un chêne qu’aurait à peine caressé la tempête, trouve le temps d’appeler ses commettants à " se révolter ". [...]

Michel Chartrand mène campagne comme il a vécu et trouve encore le moyen de vivre. Dans la seule journée de mercredi, il a participé à une table ronde à la radio, donné une entrevue au Devoir, prononcé une allocution devant les étudiants de l’Université du Québec à Chicoutimi, rencontré des professeurs, pris part au lancement d’un livre sur le démantèlement de l’État à son bureau de comté, rencontré des employés à pourboire, puis participé à une assemblée publique en soirée en compagnie de son " fils spirituel ", le prof Léo-Paul Lauzon de l’UQAM. Lui aussi déchaîné, soit dit en passant.

" C’est épouvantable. Épouvantable, répète-t-il au long de son parcours de combattant. On est encore des scieurs de bois, pis des porteurs d’eau. Le Québec régresse. Un million de pauvres. Crisse, on n’est pas dans un pays sous-développé. Moi, ça me scandalise et ça m’humilie, calvaire. Le peuple tourne en rond comme un chien qui joue avec sa queue et la mord des fois pour être sûr qu’il est bien vivant ".

Tantôt il amadoue ses auditeurs, leur parle d’amour et leur lit des poèmes, tantôt il leur brandit sous le nez la réalité nue et puante, sortant de sa mallette les couches qu’on fait porter aux patients âgés de l’hôpital de Chicoutimi et qu’on ne change que lorsque le contenu a dépassé le seuil de l’intolérable, tantôt il engueule les étudiants qui lui demandent comment changer les choses.

- "Organisez-vous, crisse. Tant que vous allez rester assis sur votre cul pis que vous allez baiser les pieds du PQ, ça va rester de même ".

Michel Chartrand rit aussi. Beaucoup. Autant il se dit incapable de feindre l’indignation, autant il assure que le rire est sincère.

- "Je ris pour me sauver, raconte-t-il, les Québécois, si on n’avait pas eu le sens de l’humour, ça ferait longtemps qu’on serait morts. En plus, j’ai une petite hernie hiatale. Je ne peux rien garder sur l’estomac " ! [...]

Mais pourquoi le message de la gauche est-il à ce point confiné à la marge ? Voilà que les médias passent au coupe-coupe. Les journaux pensent tous de la même manière ?

- "Arrête-moi ça, câlisse. Ils pensent pas pantoute. Ils nous empoisonnent " [...]

Dans l’entourage électoral de Michel Chartrand, on retrouve un nombre surprenant de jeunes. Désabusés de la politique politicienne, ils ont trouvé un mentor qui n’a rien de personnel à gagner et qui parle au vrai monde. Qui les autorise aussi à croire qu’il reste peut-être un espoir, qu’il y a encore une garde qui ne meurt pas, et ne se rend pas non plus.

Le jour " J " comme Jonquière.

Lundi le 30 novembre 1998, sonne le moment de vérité.

Tantôt il neige, tantôt il pleut. Les routes et les rues sont glissantes, les automobiles et les piétons se déplacent à grands efforts. Certains bureaux de votation ouvriront avec un retard considérables. Dans les organisations partisanes, ce n’est pas encore la panique, mais ça commence à y ressembler. Il arrive que l’électricité soit coupée pour de courts moments et certaines lignes de téléphone ne fonctionnent pas. Ceux qui travaillent et doivent se fier à l’informatique sont aussi affectés. Les données sont incomplètes. Les organisateurs s’arrachent les cheveux. Un bordel magnifique. Il s’agit du pire scénario que l’on aurait pu imaginer pour cette journée d’élections.

Michel Chartrand se rappelle le matin de son mariage en février 1942. C’était un temps semblable et sa future belle-mère s’acharnait sur sa fille, tentant de la convaincre d’oublier son futur époux. Il avait réussi en s’en sortir avec les honneurs de la guerre. Le mariage avait bel et bien été célébré et la belle-mère s’était raccordée avec son gendre. Celui qui en a vu d’autres se retrousse les manches et en avant la compagnie!

L’équipe Chartrand est gonflée à bloc. Toutes et tous y mettent leur cœur, mais ils sont si jeunes... entend-on dire. Leur nombre est carrément insuffisant. On compte une dizaine de bénévoles alors qu’il y a 192 bureaux de votation. La norme minimale d’un travailleur d’élection par boîte de scrutin n’est même pas atteinte. On manque de moyens pour véhiculer les personnes qui ont de la difficulté à se déplacer. Afin d’insuffler, toujours et encore, de l’air neuf à ses militants, Michel Chartrand fait la tournée de tous les bureaux de votation.

Arrive le moment fatidique: l’ouverture des boîtes de scrutin. Les bénévoles de l’équipe Chartand assistent impuissants au décompte du vote. Il est même arrivé que le résultat du vote en faveur de Chartrand soit inversé pour Christian Lord, candidat du Parti naturel! C’est l’anarchie dans tous les polls.

Enfin, après déboires sur déboires, les résultats sont annoncés: Bouchard passe haut la main. On s’en doutait bien. Guylaine Caron, la représentante du Parti libéral, arrive deuxième. Et Chartrand arrive bon troisième, alors que les sondages lui accordaient 20% du vote!

Un malheur n’arrivant jamais seul, Michel Chartrand n’arrive pas à récolter le magique 15 % des votes afin de se faire rembourser 50 % de ses dépenses électorales, telle que le prévoit la loi électorale du Québec.

Si la tendance se maintient...

Revenons à la soirée des élections à la télévision de Radio-Canada. Le tout nouveau retraité, Bernard Derome, dirige comme d’habitude de main de maître, son équipe de journalistes. Chacun y va de son commentaire. Mais la soirée ne lève pas.

Tout à coup, on voit à l’écran apparaître Michel Chartrand. Il semble décontracté, il fume un petit cigare. On l’a affublé d’un casque d’écoute afin qu’il entende les commentaires de Derome.

Le jeune journaliste Roger Lemay à Jonquière n’est pas peu fier de sa trouvaille et il s’empresse avec vigueur de présenter son invité.

— Roger Lemay (20h54 ): Oui, bonsoir, Bernard !

On entend en voix off une exclamation de Michel Chartrand: AH !

— Bernard Derome : Je sais très bien... et vous êtes... Enfin, il y a quelqu’un de l’extérieur du coin qui est allé faire campagne dans le comté du Premier ministre.

— Raymond Lemay : C’est que... c’est quelqu’un...

On entend Michel Chartrand dire : "De l’extérieur du coin... Derome es-tu malade ?"

— Raymond Lemay (affichant un grand sourire): C’est quelqu’un d’assez connu, vous l’avez reconnu... (on voit maintenant Michel Chartrand avec Raymond Lemay) Bernard, et effectivement... à ce stade-ci de la soirée, monsieur Chartrand, Michel Chartrand, qui s’est présenté ici comme candidat indépendant, serait apparemment troisième selon les derniers résultats qu’on a. Lucien Bouchard aurait été élu ici. J’ai monsieur Chartrand à côté de moi. Monsieur Chartrand, bonsoir.

— Michel Chartrand : Je voudrais savoir quelle proportion il a eue, puis Michel Chartrand il est pas à l’extérieur du comté, il fait partie du Québec, Derome, tu devrais apprendre ça !

— Raymond Lemay : Parlez-nous de votre campagne justement, monsieur Chartrand.

— Michel Chartrand : C’est très bien. Puis je remercie mes collaborateurs... Puis je remercie les médias en général... Puis aujourd’hui j’ai été remercié tous les scrutateurs dans tous les bureaux de scrutin. Je suis très heureux. Puis on a fait une belle campagne. La pourriture, c’était le 8 novembre à Radio-Canada... Puis à TVA, puis tu continues à soir, mon Derome.

— Raymond Lemay  (qui ramène à lui le micro que Chartrand lui avait pris): En tout cas... monsieur... Vous aurez compris... un homme assez coloré, Bernard et... (applaudissements en sourdine) vous aurez compris qu’il y a ici beaucoup d’ambiance. Dites-moi, monsieur Chartrand, est-ce que...

— Michel Chartrand : Là, là, si tu voulais faire des commentaires convenables, tu parlerais d’un vote proportionnel. Il y a des comtés où le PQ a été battu par les gens qui protestaient. Mais ça, vous ne connaissez pas ça. Vous êtes des appendices du pouvoir.

— Bernard Derome : Non... J’étais très content, monsieur Chartrand. Je vais vous souligner une chose, monsieur Chartrand, c’est qu’actuellement les données pour ce qui est de votre comté... le système informatique ne fonctionne pas, donc je ne suis pas en mesure d’avoir exactement...

— Michel Chartrand (reprenant le micro à Raymond Lemay ): Ah l’informatique ! Ça fonctionne pas, c’est comme les comptes chez Eaton ça, ostie, quand ils veulent pas payer, ils disent l’informatique marche pas.

— Bernard Derome (reprenant ses feuilles en mains et... l’antenne): Bon, est-ce qu’on peut quand même vous souhaiter bonne fête pour le 20 décembre prochain? Vous aurez 82 ans et c’est merveilleux de vous voir là ! Merci beaucoup !

— Michel Chartrand : C’est gentil, le human interest... ça me fait chier...

— Bernard Derome  (toujours souriant): Ah bien... mon Dieu... et là là... quelle table des matières vous avez... (rire). Bon maintenant, les élus...

Et à cause de cette sortie fracassante de Michel Chartrand que la soirée des élections à Radio-Canada a pu faire parler d’elle le lendemain dans tous les médias écrits d’information.

Human Interest , la suite

Quelque temps plus tard, Michel Chartrand est interviewé par Denise Bombardier à la télévision de Radio-Canada. La journaliste-auteure-écrivaine en profite pour lui rappeler l’incident de la soirée des élections avec Bernard Derome. Elle lui demande ses .commentaires  et il lui répond :

— Derome a couru une peu après. Il m’a mis le feu quelque part, quand il m’a présenté comme un gars de l’extérieur. Ma famille est au Québec, au Canada, depuis quatorze générations et j’aime pas beaucoup qu’on me traite d’étranger dans mon pays.

Quelques mois plus tard, en février plus précisément, à l’émission Le Point J du réseau de télévision TVA, l’animatrice Julie Snyder en profite pour lui faire visionner la scène du human interest .

— Monsieur Chartrand, qu’est-ce que vous avez à dire sur cet événement ?

Souriant, un peu penaud, il lui répond:

— Derome, c’est un bon gars, il ne mérite pas ça. C’était pas correct de le traiter comme ça. Il ne méritait pas ça ! C’est un homme compétent et charmant...

Ne voulant pas être en reste, le 30 juin dernier, avec la collaboration du journaliste Célestin Hubert et de la script-assistante Isabelle Vallée, de la télévision de Radio-Canada, je réussis à faire une brève entrevue avec Bernard Derome. Celui-ci est en pleine répétition pour l’émission portant sur les Fêtes du Canada qui sera télédiffusée en direct de la colline parlementaire à Ottawa, le lendemain, 1er juillet. Malgré son horaire chargé, Bernard Derome nous livre en exclusivité les commentaires suivants :

— J’ai toujours considéré Michel Chartrand comme un homme intelligent, pour qui j’ai toujours eu beaucoup de respect. Il a fait énormément pour le Québec et il a donné beaucoup de sa personne. Il a toute mon admiration et même si son ton était un peu gauche, un peu revanchard, à la soirée des élections, le 30 novembre dernier, il a toujours su démontrer beaucoup de courage et d’honnêteté dans tout ce qu’il entreprenait. Ce soir-là, il était peut-être un peu déçu du résultat. C’est un homme qui défend des principes par l’action le moment venu. Je l’ai toujours dit, un soir d’élection, il y a beaucoup de prétendants, mais très peu sont élus. Je ne suis pas amer et je ne garde aucune rancune. Cet incident fait partie du passé et je ne comprends pas qu’on y ait accordé autant d’importance. Encore une fois. monsieur Michel Chartrand a toute mon admiration et mon respect.

Épilogue de l’épilogue

Michel Chartrand et son organisation, le lendemain des élections, doivent toujours rembourser l’emprunt à la Caisse d’économie. Il y a eu des dons, des souscriptions, des collectes, mais les sommes amassées ne suffisent pas à rembourser l’emprunt dans sa totalité. Le comité a organisé, au cours du mois d’avril, un souper-spaghetti bénéfice afin de renflouer une partie de la dette et le solde de l’emprunt a été remboursé par les militants de la première heure.

Tous ont droit maintenant à un repos bien mérité. Michel Chartrand et sa compagne Colette sont partis le 30 avril vers la France. Ils passeront par la Bourgogne pour y faire leur provision de bonnes bouteilles de vin et ils iront se reposer dans le décor enchanteur de la Provence. D’autres braves guerriers de la campagne électorale, Léo-Paul Lauzon et Alain Proulx, iront les rejoindre par la suite.

Dernière heure : Michel Chartrand a l’intention de poser sa candidature aux prochaines élections générales au Québec. Pourquoi ?

— Je serai ainsi inscrit dans le Livre des records Guinness, comme la personne la plus âgée à se présenter comme candidat à une élection générale au Québec.